Aller au contenu

L’interprétariat social


Santé conjuguée n° 40 - avril 2007

Aujourd’hui, de plus en plus de services de première ligne doivent toucher des personnes d’origines diverses. Un problème linguistique ne peut être le prétexte pour ne pas aider les personnes dans la société. Même si l’aide linguistique n’est pas en soi une garantie pour un dialogue efficace, elle trouve une place dans une stratégie plus vaste.

Nous définissons l’interprétariat social comme une forme d’interprétariat où un message oral est transmis de façon fidèle et complète d’une langue source vers une langue cible, et ce, afin de permettre au service (public ou privé) d’aide ou d’assistance d’ouvrir son fonctionnement régulier à toutes les personnes et afin que toute personne puisse remplir ses devoirs et, surtout, voir ses droits garantis. Nous distinguons trois types de prestations : l’interprétariat par déplacement, l’interprétariat par téléphone et les traductions écrites. Les Services de Traduction et d’Interprétariat Social (SeTIS) qui mettent à disposition des interprètes sociaux, n’interviennent qu’en deuxième ligne, c’est-à-dire uniquement lorsqu’un service prestataire (hôpital, maison médicale, service ONE…) de première ligne en formule la demande. En Belgique, les interprètes sociaux interviennent dans une bonne douzaine de secteurs (comptant une soixantaine de sous-secteurs), tel que l’accueil & l’intégration, la santé mentale, l’aide à la jeunesse, la justice, le logement social, etc… Un des secteurs principaux d’intervention est celui de la santé. Les professionnels de la santé rencontrent de grandes difficultés pour aider des personnes « allophones ». Utiliser du français simplifié ou une langue gestuelle, faire intervenir les enfants ou des membres de la famille en tant qu’interprètes d’occasion, utiliser une troisième langue que parlent un peu les deux personnes… tant de moyens avec lesquels les soignants, tout comme les professionnels d’autres secteurs, imaginent résoudre le problème linguistique. Or de telles méthodes d’urgence peuvent mener à des malentendus sérieux. Dans le domaine de la santé, cela peut être périlleux. Les exemples abondent : le médecin qui cherche à établir un diagnostic ou souhaite l’accord du patient afin de commencer un traitement ; l’infirmière qui veut donner des informations exactes sur les vaccins via une brochure traduite… Les traducteurs et interprètes sociaux aident à surmonter le fossé linguistique et rendent possible le dialogue en restituant de façon fidèle et complète tout ce qui est dit. Un problème linguistique ne doit pas être le prétexte d’une non-participation dans la société. Grâce aux traducteurs et interprètes sociaux, des personnes peuvent faire valoir leurs droits mais également être informées sur leurs devoirs. Des attentes et accords deviennent clairs. Une communication fidèle et efficace est d’ailleurs une condition pour pouvoir remplir un certain nombre de besoins de base (logement, aide médicale, revenu…). C’est seulement après avoir des assurances quant à ces besoins de base qu’une personne d’origine étrangère est capable d’apprendre une des langues nationales, de suivre une formation, de chercher du travail, d’être impliquée dans la vie associative… bref, d’être un citoyen actif. Les services prestataires doivent pouvoir apprécier si les bénéficiaires allophones et eux- mêmes ont un besoin en interprétariat social. Cette aide linguistique ne signifie pas que les personnes d’origine étrangère ne doivent pas faire d’efforts pour apprendre une des langues nationales. Mais les services prestataires ont également leur part de responsabilité en décidant de faire appel ou non à un interprète social dans le cas où cet instrument facilite l’intégration de la personne d’origine étrangère. Les traducteurs et interprètes sociaux (plus de 95 % d’eux sont d’origine étrangère) sont d’ailleurs, eux-mêmes, la preuve vivante que l’on peut participer activement dans la société en connaissant bien une des langues nationales.

Quelle est la plus-value de l’interprétariat social ?

Elle est multiple : -L’interprétariat social collabore concrètement à l’implémentation d’une politique de diversité dans les services utilisateurs. -La personne d’origine étrangère est stimulée à apprendre une des langues nationales. -L’isolement des personnes ne parlant pas ou insuffisamment une des langues nationales diminue, les empêchant de se replier sur eux- mêmes ou sur leur communauté. -Le degré de participation des minorités ethnoculturelles augmente. -Les personnes ne parlant pas ou insuffisamment une des langues nationales sont stimulées à participer dans d’autres domaines (p.ex. dans le secteur socioculturel). -La qualité de la prestation de services prestataires est considérablement augmentée. -La durée du processus de soin (comme le nombre de prestations) diminue et, au niveau économique, le coût total final est moindre (effet récupérateur, voir ci-dessous). Une communication claire autour des questions, problèmes et solutions rend la prestation de service plus efficiente et mieux dirigée. L’effet récupérateur Un aspect intéressant est celui que nous appelons « effet récupérateur ». En prévoyant, dès le départ, un interprète social assurant la communication et la bonne compréhension entre le professionnel en soins de santé et le bénéficiaire, l’efficacité du service se voit améliorée et le nombre de prestations à prévoir pour le même bénéficiaire diminue fréquemment. Quelques recherches ont été faites sur l’augmentation de la qualité de service par la suppression des barrières linguistiques. Pour ce qui est de l’impact financier, nous constatons cet effet récupérateur : le coût total d’un service rendu est moins important avec un interprète social dès le départ (vu la diminution fréquente du nombre de prestations) que le coût total de ce même service rendu mais sans prévoir d’interprète. COFETIS mène également une étude sur cet effet récupérateur, notamment dans les domaines de la santé et de la santé mentale. Dans le même registre : Hertog et Van Gucht soulignent dans leur étude que, dans les hôpitaux publics, la prestation de service en faveur des étrangers et allophones est devenue une tâche importante à laquelle l’on prête de plus en plus d’attention. Une bonne communication rend les soins de santé meilleurs, plus efficaces et finalement meilleur marché.

Une question de droit

L’interprétariat social permet également le respect de la législation, entre autres celle en matière des soins de santé. Exemples : -Assurer le secret professionnel et le secret médical : l’interprète social est tenu par le secret professionnel. Son code déontologie le lui impose. -Bénéficier du droit à une communication claire et compréhensible telle que défini dans la loi sur les droits des patients. mais aussi : -La réalisation de l’accessibilité tel que définie dans le décret sur la politique sociale locale -La réalisation des droits fondamentaux tels que les articles 2, 22 et 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ; le Titre II, art. 23 de la Constitution belge ; l’article 6, §3, aliénas a) et e) de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Au niveau de la santé, un texte de référence est la loi relative aux droits des patients du 22 août 2002 (publication le 26 septembre 2002 ; mise à jour au 17 octobre 2005). Dans cette loi, nous référons notamment à trois articles concernant des patients ne maîtrisant pas ou mal la langue nationale concernée. Dans son Art. 5, cette loi dit que le patient a droit à des prestations de qualité répondant à ses besoins et ce, dans le respect de sa dignité humaine et de son autonomie et sans qu’une distinction d’aucune sorte ne soit faite. L’Art. 7 dit : § 1. Le patient a droit, de la part du praticien professionnel, à toutes les informations qui le concernent et peuvent lui être nécessaires pour comprendre son état de santé et son évolution probable. § 2. La communication avec le patient se déroule dans une langue claire. Le patient peut demander que les informations soient confirmées par écrit. Enfin, l’article 8 : § 1. Le patient a le droit de consentir librement à toute intervention du praticien professionnel moyennant information préalable. § 2. Les informations fournies au patient, en vue de la manifestation de son consentement visé au § 1er, concernent l’objectif, la nature, le degré d’urgence, la durée, la fréquence, les contre-indications, effets secondaires et risques inhérents à l’intervention et pertinents pour le patient, les soins de suivi, les alternatives possibles et les répercussions financières. Elles concernent en outre les conséquences possibles en cas de refus ou de retrait du consentement, et les autres précisions jugées souhaitables par le patient ou le praticien professionnel, le cas échéant en ce compris les dispositions légales devant être respectées en ce qui concerne une intervention. L’interprétariat social constitue donc un des garants d’accessibilité et de qualité au professionnel de la santé quand celui-ci doit prester son service en faveur d’une patientèle ne maîtrisant pas ou insuffisamment la langue nationale concernée. Combien de personnes d’origine étrangère ont besoin d’aide linguistique dans le domaine de la santé ? Les chiffres disponibles par le SPF Économie (Direction générale Statistique et Information économique) donnent un aperçu du nombre d’étrangers vivant sur le sol belge. Pourtant, déduire à partir de ces données brutes le nombre de personnes ne maîtrisant pas ou insuffisamment une des langues nationales est un exercice périlleux. Nombre de paramètres doivent être croisés pour tenter une telle estimation, tels que l’origine des étrangers, leur langue maternelle, leur scolarité, le nombre d’années qu’ils vivent en Belgique et dans quelle région exactement… Et encore, en rassemblant toutes ces données, il s’avèrera toujours ardu de produire un nombre approximatif de personnes nécessitant une aide linguistique. En effet, une personne vivant depuis vingt ans en Belgique aura peut-être besoin d’une telle aide tandis qu’une autre personne y résidant depuis cinq ans n’en aura plus besoin. Le lieu de vie en Belgique a également son importance : une personne originaire d’Afrique du Nord ou subsaharienne rencontrera proportionnellement moins de problèmes linguistiques en Belgique francophone qu’en Flandre. Les exemples et contre-exemples sont nombreux. Cependant, on peut formuler l’hypothèse qu’il y a des constantes (rapport « nombre d’étrangers » / « nombre d’étrangers nécessitant une aide linguistique »), avec une certaine marge d’erreur, pour le secteur de la santé. Une étude réalisée pour le compte du SPF Santé publique et analysant les besoins en aide linguistique dans des hôpitaux généraux belges observe la même constante entre le nombre d’étrangers soignés et le nombre de ces étrangers ayant besoin d’une aide linguistique pour bénéficier des soins donnés par l’hôpital : un sur deux nécessiterait un/e interprète sur place. La population des hôpitaux généraux étant très représentative, ce résultat est d’une grande valeur.

Documents joints

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n° 40 - avril 2007

L’approche communautaire de la santé : une des stratégies d’intervention sur les déterminants socio-économiques

La prise en compte des déterminants non médicaux à la racine des inégalités de santé nécessite le développement de modes d’action adaptés.

- Morel Jacques

Problématique des inégalités socio-économiques de santé en Belgique

Depuis plusieurs années, la littérature scientifique s’attache à mettre en évidence le fossé existant entre les couches sociales en matière de santé. Parallèlement, le plaidoyer pour une approche holistique de la problématique des inégalités socio-économiques de(…)

- Dr. Sara Willems, Ilse Van de Geuchte, Joke Impens, Pr. Jan De Maeseneer, Dr. Valérie Alaluf, Dr. Iris Van Nespen, Nathalie Maulet, Pr. Michel Roland

L’inégalité dans l’accès aux soins pour les personnes sourdes

On peut aisément imaginer la difficulté d’une personne sourde à comprendre ou se faire comprendre d’un interlocuteur non initié à son mode de communication. Mais, quand le monde médical rencontre le monde du silence, l’inégalité va(…)

- Grégoire Muriel, Jehass Odile

Inégalités sociales de santé et politiques publiques

Poil à gratter des représentations culturelles et des a priori politiques les plus tenaces dans les pays médicalement avancés, la question des inégalités sociales de santé remet en cause pas mal de logiques d’investissement et de(…)

- Perrine Humblet

L’interprétariat social

Aujourd’hui, de plus en plus de services de première ligne doivent toucher des personnes d’origines diverses. Un problème linguistique ne peut être le prétexte pour ne pas aider les personnes dans la société. Même si l’aide(…)

- Backes Stephan

Les CPAS, au pied du mur des inégalités

Quand on se retrouve au bas de l’échelle sociale, le CPAS constitue le dernier “gros” filet institutionnel susceptible de préserver une dignité de vie et une affiliation sociale. Y a-t-il dans les CPAS une prise de(…)

- Herscovici Anne

Sortir de la précarité, une voie parmi d’autres

On entendait jadis répéter : « les voies du Seigneur sont impénétrables ». Le témoignage que vous allez lire donne à penser que les chemins de la santé (au sens large) sont imprévisibles.

- Auteur anonyme

Les inégalités sociales de santé, une question épineuse ?

De la préhistoire jusqu’aux observations les plus récentes, Pierre Drielsma propose un voyage “secouant” dans un monde où les inégalités ont certainement du sens, mais peut-être pas de légitimité…

- Dr Pierre Drielsma

Quelques expériences européennes

Plusieurs pays européens ont, dans les années récentes, élaboré des stratégies organisées pour réduire les inégalités de santé. C’est le cas notamment du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de la Suède.

-

Les pages 'actualités' du n° 40

Rudy Demotte : bilan d’une législature

A quelques semaines des urnes, jetons un coup d’oeil dans le rétro. Quel bilan tirer de l’action de notre Ministre la santé, Rudy Demotte, durant ces quatre dernières années ? Dans le cadre d’un attelage que(…)

- Dr Olivier Mariage

Plaidoyer pour la médecine générale

La médecine générale, trop souvent réduite à un rôle de deuxième plan, constitue un outil central dans l’organisation des soins de santé, tout particulièrement dans le contexte présent qui voit à nouveau se creuser les inégalités.(…)

- Dr Anne Gillet

Promotion de la santé : de la théorie à la pratique… ou à quoi servent les déclarations solennelles de l’OMS ?

De la déclaration d’Alma Ata (1978) à la Charte de Bangkok (2005), les déclarations solennelles de l’OMS se succèdent pour proclamer comment assurer à la population mondiale des conditions de vie favorables à la santé. Qu’ont(…)

- Sandrin Berthon Brigitte

La démarche « Qualité » – Formalisation, évaluation et co-évolution des pratiques institutionnelles

Nombreux sont les obstacles à l’évaluation des pratiques. Pour les surmonter, il importe de mettre en place une démarche dont l’objectif sera d’améliorer la qualité des soins et de l’offre de service. Pour y arriver, il(…)

- Lambrette Grégory